Goutte à goutte - Epilogue
Honteuse et apeurée, Odessa sanglotait, elle ne se rendit pas compte, que plus bas, sur terre, déjà, la neige fondait, les flocons redevenaient des gouttes de pluies, les arbres bourgeonnaient, les fleurs étalaient leurs pétales colorés au soleil tandis que les insectes butineurs convolaient de corolles en corolles, les hirondelles se chamaillaient un coin de poutre dans les bergeries tandis que les biches veillaient d’un doux regard leur faon dans une clairière.
Zéphyre, le jeune vent, poursuivait sa route, il poussait son nuage petit et blanc vers d’autres contrées. Les pleures d’Odessa le contrariait. Jamais, il n’avait rencontré goutte de pluie aussi triste.
-Que t’arrive-t-il pour être aussi malheureuse ? demanda-t-il
- Je ne sais toujours pas à quoi je vais pouvoir servir dans le cycle de l’eau ? répondit Odessa entre deux sanglots.
Zéphyre sourit tendrement :
-Aucune goutte de pluie ne peut dire ce qu’elle va devenir, ni à qui ou à quoi elle va servir…Mais, ce qui est sur, c’est qu’à un moment ou un autre, une plante, un animal ou un humain profitera de son voyage…
- Peut-être…mais encore faut-il avoir le courage de tomber…rétorqua la petite goutte de pluie dans un soupir.
Zéphyre ne sut pas quoi répondre, Odessa semblait tellement désemparée…Plus aucun mot ne saurait la réconforter. Démuni, le jeune vent soufflait, sans conviction. Une à une, la centaine, le millier, le million, le milliard de gouttes de pluie de son nuage disparaissait, aucunes gouttes pourtant n’étaient tombées…Odessa intriguée par ce phénomène interrogea sa voisine :
-Que se passe-t-il ? Comment les gouttes peuvent-elles quitter le nuage sans tomber ?
- Oh, elles ne sont pas bien loin, elles sont toutes autour de toi, mais tu ne peux plus les voir…Elles se sont transformées en vapeur d’eau répondit Ondine, une frêle goutte de pluie…
- Quand il fait trop chaud, nous ne pouvons plus rester liquide, telle une goutte, nous devenons un gaz…ce qui forme la vapeur !
Odessa entendit bien la réponse d’Ondine, mais elle eut beau se tourner et se retourner, elle ne la voyait plus…Elle venait donc de se transformer en vapeur d’eau…
Si les gouttes de pluie ne pouvaient plus tomber, sur terre, la vie devait être bien triste. Odessa s’en voulut de s’être morfondu tandis qu’en bas, des malheurs bien plus grands s’abattaient. En effet, depuis le nuage de Zéphyre qui s’étiolait inexorablement, Odessa aperçut des herbes jaunies, des champs craquelés par la sécheresse, les bœufs, la langue pendante, déambulaient le long d’un ruisseau sans eau, les quelques arbres du paysage n’offraient plus d’ombre depuis bien longtemps, seul un ou deux rapaces venaient s’y percher se languissant d’une improbable proie. Seuls les serpents lovés dans des souches semblaient se satisfaire de ces conditions.
Odessa trouva cette scène injuste et désolante. Téméraire, elle interpella énergiquement Zéphyre :
-Pourquoi ne dis-tu pas à la centaine, au millier, au million, au milliard gouttes de pluie de ton nuage de tomber ?
- Regardes autour de toi, petite Odessa…il n’y a plus personne, ici qui puisse tomber…sauf toi…et encore prends garde, le soleil darde ses rayons avec toujours plus de véhémence…
Odessa comprit l’ampleur du désastre. Toutes les gouttes, la centaine, le millier, le million, le milliard de gouttes étaient devenues vapeur d’eau, et déjà elle aussi se sentait se transformer…Elle se sentait de plus en plus légère, et de plus en plus minuscule…Alors, avant que tout son être ne soit plus qu’un mirage sur ce nuage, Odessa se précipita dans le vide.
Au cours de sa chute, Odessa craint que ce voyage soit vain…A elle seule, ne pourrait abreuver tous les animaux, renflouer les cours d’eau, subvenir aux besoins des cultures, étancher la soif des enfants. Mais trop tard, Odessa tombait vers la Terre, sans connaître ce qui l’attendait.
La chute d’Odessa se termina dans le creux de la paume de Zacharie, un petit garçon de 8 ans. Quand il sentit Odessa lui humidifier la main, il resta quelques secondes à la regarder, éberlué…Il regarda le ciel stupéfait, alors sans attendre, il courut vers le village. Ses pieds brûlés par le sable chaud ne sentaient plus la douleur. C’est le souffle court, le visage transi de fatigue et de joie qu’il arriva sur la place du village…
-La pluie arrive cria-t-il…J’ai senti une goutte de pluie ! Regardez…
La foule s’était attroupée autour du garçonnet, Zacharie ouvrit la main…Tout le monde regarda sa paume avec excitation…Mais Odessa n’était plus là, Odessa venait de s’évaporer. Odessa venait de faire son premier voyage sur terre.
Déçu, Zacharie se mit à pleurer, il y avait pourtant cru, il l’avait bien senti cette goutte de pluie…Elle lui avait donner l’espoir de pouvoir vivre plus sereinement….C’est sur, il n’avait pas rêvé.
Zéphyre venait d’assister à la scène. En admiration devant le courage d’Odessa et bien que ce soit contre sa nature, il se concentra pour faire sortir de sa bouche le vent le plus frais qu’il puisse…Il puisa toute son énergie pour qu’enfin la vapeur d’eau redevienne gouttes de pluie. Alors il expulsa de son nuage petit et blanc la centaine, le millier, le million, le milliard de gouttes de pluies qui y voyageaient.
L’averse fut brève, mais suffisante pour que les animaux étanchent leur soif, que les cultures reprennent vigueur et que le puit du village se remplisse. Zacharie put alors pleurer de joie.
Depuis Odessa a beaucoup voyagé, elle a parcouru des kilomètres de rivières, a traversé tiges et racines et s’est aventuré dans de nombreuses cellules vivantes…Jamais plus, elle n’a rechigné à tomber sur terre.
Chaque goutte d’eau doit un jour quitter son nuage pour venir accomplir sa mission sur terre :
Abreuver les hommes et les animaux
C’est ce qu’a fait Odessa lors de son premier voyage sur Terre.